Mangez-moi Imprimer
Pays : France
Année : 2011
Durée : 78 minutes

RĂ©alisation : John B. Root
Interprétation : Liza del Sierra, Coco Charnelle, Jasmine Arabia, Katia dé Lys, Pauline Cooper, Phil Hollyday, Titof, Rico Simmons, Michael Cheritto, Christophe Bier
Musique : Luigee Trademarq


Synopsis : Qui a tué Elena ? Tout le monde est suspect, dans cette somptueuse villa où se croisent notamment Arthur, scénariste en proie à l’angoisse de la page blanche, Rico, l’ex d’Elena, Marion, la servante jalouse de son mari, Bulle et Belle, les autostoppeuses louches, ou encore Francis, le jardinier violent. Un inspecteur mène l’enquête, cuisinant les témoins un à un.

Notre avis : Porno-Polar
Par Anthony S.

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du porno. Budgets Ă©triquĂ©s, tournages Ă  la chaĂ®ne, gonzos sans le moindre effort de mise en scène, pseudo-parodies rĂ©alisĂ©es sans la plus petite notion de cinĂ©ma – au point qu’on se demande parfois si rĂ©ellement le combat vaut d’être mené… Et au milieu de cet univers qui se consume peu Ă  peu dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale, parfois, une embellie, un soupçon d’espoir, un film qui n’assimile pas le spectateur Ă  un consommateur, mais propose au contraire une expĂ©rience autre, visuelle et/ou narrative, en un mot une expĂ©rience cinĂ©matographique, dans laquelle les scènes pornos sont dictĂ©es, voire bornĂ©es, par le scĂ©nario. Des films insolites, donc, qui s’attachent aux regards, aux visages, et qui parviennent Ă  construire une histoire, esquisser une atmosphère, dessiner des sentiments, des Ă©motions, au dĂ©triment de ces fameuses scènes de cul rĂ©duites ici Ă  quelques simples plans. Des exemples ? Il y en a. Peu… Ces dernières annĂ©es, Histoire(s) de sexe et InfidĂ©litĂ© d’Ovidie (et Jack Tyler pour le premier), principalement. Auxquels on peut aujourd’hui ajouter Mangez-moi, incroyable polar porno, Ă  moins que ce ne soit l’inverse, et accessoirement meilleur film Ă  ce jour de de John B. Root. Pas un novice celui-lĂ  puisqu’en 2004, avec Inkorrekt(e)s, il avait dĂ©jĂ  proposĂ© aux spectateurs l’expĂ©rience singulière d’un film quasiment dĂ©nuĂ© de scènes pornos, la plus longue durant Ă  peine cinq minutes : des dialogues, des personnages, des Ă©changes, et, par-ci, par-lĂ , une pĂ©nĂ©tration, un cunnilingus, une pipe…  Les films de ce calibre se font rares ces dernières annĂ©es, très rares, quatre, cinq titres tout au plus, ce qui les rend d’autant plus prĂ©cieux. Traitons-les donc comme de vrais films.

Nous avions tous plusieurs bonnes raisons de dĂ©tester Elena, et probablement tout autant de souhaiter sa mort. Parce qu’elle Ă©tait mystĂ©rieuse, belle et dĂ©sirable. Parce qu’elle le savait. Parce qu’elle prenait la vie et les hommes pour un supermarchĂ© dans lequel il suffisait de piocher ce que l’on voulait consommer : son ex Rico, le jardinier Francis... On avait tous une raison de haĂŻr ce pouvoir, cette emprise qu’elle avait et dont elle abusait. « C’est trop calme ici, y a un truc qui va se casser… », dit-elle lucidement dans ce qui reste la plus belle et la plus trouble des scènes du film. Elena, c’est le personnage fĂ©minin par excellence, celui vers lequel tend toute l’œuvre du rĂ©alisateur. Une femme forte, maĂ®tresse de son destin et de ses envies, baiseuse invĂ©tĂ©rĂ©e Ă  laquelle Liza del Sierra, plus belle que jamais, prĂŞte tout son talent. Une femme aussi qu’on ne cernera ni possèdera jamais et qui restera pour toujours une Ă©nigme, un fantasme, aux yeux de ceux qui l’ont cĂ´toyĂ©e, spectateur compris, et ce malgrĂ© l’enquĂŞte aux petits oignons (c’est le cas de le dire) d’un inspecteur de police.

C’est aussi une femme troublée par toutes ces choses qu’elle a vues et que nous, humains, ne pourrions croire ; une femme perdue, « paumée », magnifiée par l’objectif de John B. Root qui l’effleure, la scrute, tentant inlassablement de percer les mystères qu’elle recèle, la cernant de personnages énigmatiques tous potentiellement coupables - et tous sans exception ou presque très bien interprétés. Une femme qui sait qu’elle va mourir, même si elle ne le dit pas clairement (citant les derniers mots du replicant Roy Batty dans Blade Runner, Elena en omet d’ailleurs la dernière partie qui n’est autre que… « Il est temps de mourir »), et qui nous poursuit, imprimée sur nos rétines via ce générique, photo d’elle abimée, scintillante, brûlée par la caméra. Puis, même une fois morte, elle reste parmi nous, conservant sa place à table.

Bon OK, tout ça c’est bien beau mais bandant, le film l’est-il ? Oui, et à plus d’un titre. Certes, si l’on se réfère au simple cahier des charges du pornfan et à ses basiques espérances de produit masturbatoire, le film en est bien loin. Peu de scène de cul, on l’a dit - le film proposant néanmoins le minimum syndical, via trois scènes majoritairement, dont une de huit minutes réunissant la classieuse Jasmine Arabia avec Liza et Mike Angelo. Alors bandant, vraiment ? Oui, car Mangez-moi transpire, quasiment de la première à la dernière image, le sexe et la sensualité. Oui, car Mangez-moi accumule les dialogues équivoques, les situations érotiques, les plans charnels. Et cet érotisme permanent, parfois accompagné d’une certaine cruauté (le douloureux personnage de Pauline Cooper, accablée, éplorée, qui découvre avec stupeur le cunnilingus), accentue cette atmosphère trouble, malsaine, éloignant ce film dans le film de la « matière froide », pour reprendre l’expression de Monsieur Bier, devenue aujourd’hui la norme dans le porno. L’Eros et le Thanatos, deux thèmes rendant le film plus noir que jamais, déjà abordés dans la filmographie de B. Root, dans Ludivine par exemple - avec son créateur en panne d’inspiration, oh !, tiens, autre accointance entre les deux films.

Revenons justement quelques instants sur cette « matière froide », sujet de désaccord entre Arthur et son psychiatre. « Un film, explique le psy, ça ne s’adresse pas simplement à vos instincts. Ca raconte une histoire, ça fait appel à votre intelligence, à votre sensibilité, avec une narration, des personnages ». Arthur, scénariste sur un porno d’auteur « type Shorbus ou Ken Park » après avoir été producteur pop (dans Dis-moi que tu m'aimes), se retrouve en panne d’inspiration. Face à la page blanche, et sur les conseils de son psy, il fuit cette matière froide, enfourchant sa moto à la recherche de son histoire ou de ceux qui la lui souffleront, à la recherche de l’histoire qui se déroule sous nos yeux. Film dans le film, Mangez-moi est aussi l’histoire de cette quête, celle d’un porno débarrassé des passages obligés du genre, de ses quotas imposés, celle d’une œuvre qui repousse ses propres limites, qu’elles soient narratives (la structure Rashomon-like plus que jamais nécessaire ici), visuelles (les expérimentations numériques), auditives (la sublime partition de Luigee Trademarq, complice de toujours)… Arthur a finalement terminé son scénario, il « le tourne en septembre ». John, aussi, a tourné le sien en septembre. Le résultat ? Une sorte de méta-porno constituant le sommet de son œuvre, déjà l’une des plus belles du genre en France. Un porno-polar passionnant que l’on aura de cesse de revoir, en en (re)découvrant à chaque fois les couches successives. Quand on lui disait, à l’avant-première de Dis-moi que tu m’aimes, qu’on adorait ses films, John nous répondait qu’il n’était « qu’un cinéaste porno, rien de plus, les mecs ». Rien de plus, vraiment ?...